Saga Aura - Chapitre 1 - Les portes

Saga Aura - Chapitre 1 - Les portes

<---- Présentation du manuscrit

 

Les portes du métro parisien se referment brusquement. Ellie sursaute, le bruit la tire de ses pensées. Elle se frotte les yeux, baille, puis enfonce son visage derrière sa gigantesque écharpe de mailles noires.

Elle doit affronter son boss, ce matin. La flemme. Elle est fatiguée et en plus, elle se sent coupable.

Ces derniers jours, elle a fait l’autruche. Elle a passé des heures en terrasse avec ses copines, à débattre du meilleur arc narratif du manga Hunter x Hunter (celui des fourmis, bien sûr), alors qu’elle aurait dû se reposer et réfléchir. Ses soirées ont été consacrées à la danse, aux jeux et aux rires, et ses journées à dormir pour s’en remettre. Tout pour faire taire la petite voix intérieure qui lui souffle : Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ?

Quand son réveil a sonné, tout à l’heure, elle l’a éteint plusieurs fois en grognant. Roulée en boule sous sa couette, elle a retardé autant que possible le moment de sortir de son lit et d’affronter la dure réalité du monde de l’entreprise. Malheureusement, aucun miracle, aucune catastrophe, rien n’est venu arrêter le cours de sa journée.

Après une douche brûlante, elle a tenté de préparer son discours. En culotte, plantée devant l’étroit miroir de sa minuscule salle de bain, sous la lumière blafarde qui rend sa peau grise et exagère les cernes qui ombrent ses yeux sombres, elle a testé sa phrase d’accroche.

« J’aimerais te parler de quelque chose… »

Bof. Trop formel.

Et soudain, comme souvent lorsqu’elle croise son reflet, une pensée fugace traverse son esprit.

Est-ce que j’ai ses yeux ?   

Ellie la chasse en chaussant ses lunettes. Là, c’est le moment de se concentrer sur son futur, plutôt que de remuer les vieilles blessures du passé. Après deux ans de calvaire auprès d’un boss passif-agressif-dépressif qui lui en a fait voir de toutes les couleurs, elle entrevoit enfin une porte de sortie. Impossible de se défiler.

*

 

« Je voulais te voir parce que je veux t’annoncer que j’ai pris la décision de… »

Non, trop long.

Musique épique à fond dans son casque, Ellie remonte la rue du Faubourg Saint-Denis à grands pas. Depuis sa découverte des sons de Worakls, ces symphonies électroniques l’accompagnent en permanence. En rythme, elle continue à améliorer son texte.

Cour des Petites Écuries, sur l’air de “Salzburg”, Ellie pousse la porte de son espace de coworking. Après une grande inspiration pour savourer l’odeur de café qui l’accueille, elle se sent enfin prête. Même si elle tremble un peu.

 

*

 

— Tu voulais me parler ?

Le nez collé à l’écran de son smartphone, les mains pianotant furieusement, Michel entre, sans un regard pour Ellie qui l’attend depuis plus de vingt minutes. Il se laisse tomber sur un siège, face à elle, dans la minuscule salle de réunion.

Comme d’habitude, il est en retard. Une manière non-subtile de rappeler que c’est lui, le boss, et que son temps est plus précieux que celui de ses équipes. Pour Ellie, qui est toujours ponctuelle, cette manie est insupportable. Elle bouillonne de rage quand il débarque le dernier dans les réunions.

Aujourd’hui, pourtant, c’est différent. Ce retard lui a laissé le temps de peaufiner son annonce, et d’affûter sa volonté.

Le coworking et ses bureaux impersonnels, Michel à la bourre, l’étroite salle sans fenêtre : remettre les pieds ici l’a confortée dans sa décision. Elle ne se rappelle même plus pourquoi elle hésitait.  Le moment est venu de couper le cordon, c’est évident. Elle se sent prête.

— Salut, Michel !

Il daigne lever les yeux. Ellie lui adresse son plus grand sourire, celui qui lui fait une adorable fossette et lui donne un air naïf dont elle aime bien jouer, avant d’enchainer.

 — J’espère que ça s’est bien passé pendant que je n’étais pas là ?

Il hausse les épaules et replonge dans la contemplation de son portable.

          — Tu as été absente seulement une semaine. C’était calme.

Ellie le sait très bien. Ils n’ont pas de clients depuis des semaines et toute l’équipe fait semblant d’être mobilisée pour répondre à des appels. En réalité, ses collègues jouent à des jeux en ligne toute la journée et prennent des pauses déjeuner à rallonge. Elle remonte ses lunettes sur son nez et observe Michel en silence. Elle remarque qu’il s’est aspergé d’un parfum qu’elle reconnaît sans pouvoir l’identifier précisément. C’est une de ces eaux de toilettes masculine qu'on peut sentir dans les magasins, intense, poivrée, le stéréotype d’une odeur qui se veut virile.

Elle fronce le nez et soupire. Elle aurait dû réserver une salle plus aérée.

Au bout d’un long silence pesant, il finit par plaquer son téléphone sur la table.

 — Bon, c’est chargé ce matin et je suis sous l’eau. Qu’est-ce que tu veux ? Ça ne pouvait pas attendre ?

 — Non, ça ne pouvait pas.

Ellie inspire un grand coup et coince ses mains entre la chaise et ses cuisses pour que Michel ne les voit pas trembler. Elle se dépêche d’enchainer, pour en finir.

— Je voulais te voir pour t’annoncer que j’ai reçu une offre de poste ailleurs. J’ai décidé de l’accepter et j’ai besoin qu’on discute des modalités de départ.

Bien joué ! Ellie a parlé sans bafouiller.

Elle est pas mal, cette phrase. Elle dit l’essentiel sans rentrer dans les détails que Michel n’a pas besoin de connaitre : le mois précédent, un chasseur de tête a contacté la jeune femme pour un poste dans un studio de jeu vidéo. Après cinq tours d’entretiens, la directrice de production lui a proposé de la rejoindre pour piloter une petite équipe dédiée à la création d’un nouveau monde virtuel.

A cet instant, Ellie se sent fière, même si son cœur va exploser et ses jambes se liquéfier. Une vague d’excitation et de stress menace de la submerger. Elle espère que ça ne se voit pas trop.

— Ah. OK. J’imagine que tu as ta lettre de démission ?

Ellie ne s’attendait pas à cette réaction. Ça pourrait être si simple ?

Elle se penche pour fouiller son sac à la recherche de l’enveloppe blanche qu’elle a changé douze fois de place ce matin. Elle la retrouve, coincée dans le carnet qui lui sert de journal intime, et la fait glisser sur la table vernie. Sans un mot, Michel l’attrape et déplie lentement le papier. Il fait mine de réfléchir un instant, puis plante son regard mauvais dans celui de la jeune femme et se met à la déchirer.

— J’en veux pas, de ta lettre pourrie. Tu vas me planter comme ça ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ? Tu sortais de nulle part, je t’ai donné du boulot, formée, appris tout ce que je sais, et toi tu me claques la porte au nez ?

Ellie se fige. Réfléchit à toute vitesse. Est-ce qu’il a le droit de refuser une lettre de démission ?

Flairant son hésitation, Michel se lève pour faire les cents pas dans la minuscule salle et commence à lui expliquer qu’elle ne peut pas partir, pas maintenant, pas dans trois mois, jamais, en fait.

Sans l’écouter, Ellie regarde son futur ancien patron déblatérer, le temps que la tempête passe. Elle n’est pas certaine de la meilleure manière de réagir, alors elle attend.

Plus Michel bouge et plus son parfum se répand dans la salle. Ça lui donne mal au cœur et lui monte à la tête. Si seulement elle avait pris une salle plus grande.

J’ai envie de crever. Faites qu’il se taise.

Finalement, Michel se plante devant elle et soupire de manière dramatique.

— Dégage d’ici.

— Pardon ?

— Casse-toi. Tu prends ton sac, ta lettre de merde et tu rentres chez toi. Tu vas prendre ta journée et on en reparle demain. Je suis pas d’humeur à gérer ça, là. Dégage. 

Il sort en claquant la porte. Ellie reste d’abord plantée dans son siège.

Elle finit par reprendre ses esprits. Elle jette un dernier regard au papier déchiré et tourne les talons. Dans la rue, elle éclate de rire.

Elle ne s’en tire pas si mal. Quoi qu’il puisse dire ou faire, elle ne remettra plus les pieds dans ce boulot moisi. Une nouvelle vie s’offre à elle et elle ne laissera pas Michel se mettre en travers de sa route.   

Dire qu’elle a hésité. Elle n’est pas encore convaincue d’être à la hauteur de sa prochaine mission et le doute a bien failli la paralyser. Le weekend précédent, elle n’a pas pu s’empêcher de se demander s’il ne valait mieux pas rester où elle était. Certes, son quotidien avec Michel n’était pas excitant, c’était même déprimant, mais au moins elle savait qu’elle était capable de faire ce qu’on lui demandait.

Finalement, c’est sa maman qui l’a convaincue, le dimanche soir, alors qu’elle angoissait. Ses mots résonnent encore dans ses oreilles, la remplissant de fierté.

— Ellie, je te connais comme si je t’avais faite. Depuis que tu es petite, tu es créative, attachante et super intelligente. Tu m’as impressionnée, dès le premier jour de notre rencontre, mon petit soleil. Ton papa me parlait tout le temps de toi, et je suis heureuse d’avoir eu la chance de te voir grandir. Dès que quelque chose te passionne, tu te donnes à fond. La seule personne qui te retient, c’est toi-même. Fonce, ma puce, c’est une nouvelle aventure !

Grâce à ces mots, exactement ceux qu’elle avait besoin d’entendre, c’est fait. Elle a démissionné, elle est libre !

*

 

Visage enfoncé dans son écharpe pour se protéger du froid et casque à nouveau greffé sur les oreilles, Ellie rejoint la station de métro la plus proche et lance sa playlist préférée pour le trajet. Sur un remix de Lemon Tree qui lui donne envie de chanter à tue-tête, elle dévale les longs escaliers qui la mènent sur le quai.

A hauteur du panneau qui indique sept minutes d’attente, elle remarque un vieil homme recroquevillé sur un banc. La jeune femme lui sourit. Il a l’air d’en avoir bien besoin.

Mais alors qu’elle se dirige vers la bordure du quai, Ellie capte un mouvement. Du coin de l’œil, elle observe que l’homme se lève et s’approche. Elle remonte ses lunettes sur son nez. Une odeur âcre pique ses narines, un mélange de tabac froid et de sueur.

D’un coup, la bonne humeur d’Ellie s’envole. Méfiante, elle serre les poings dans les poches de son manteau, agrippe son téléphone et éteint la musique, tous les sens en éveil. Elle n’aime pas être abordée par des inconnus.

Elle s’en veut de lui avoir souri. Si elle avait fait plus attention, il ne serait pas venu lui parler. Quelle idée de sourire à n’importe qui comme ça.

Quand l’inconnu tend la main vers elle, comme pour lui agripper le bras, Ellie évite ses ongles sales et se retourne vivement pour lui faire face.

— Bonjour mademoiselle.

Sa voix claire la surprend. Elle réalise qu’elle s’attendait presque à un grognement, et s’en veut immédiatement de cette pensée.

— Bonjour, souffle-t-elle avec une grimace qui ressemble vaguement à un sourire, en jetant des coups d'œil autour d’elle pour vérifier s’ils sont toujours seuls dans la station.

Malheureusement, elle ne voit personne pour l’aider si besoin. Sa respiration accélère et ses oreilles commencent à siffler. Elle retire son casque pour mieux entendre, quand l’inconnu lui lance de sa voix chantante :

— Je suis navré de vous importuner, j’espère que je ne vous ai pas fait peur ?

Sous des paupières ridées, ses grands yeux noirs dévisagent Ellie, qui fronce les sourcils, de plus en plus étonnée. Importuner ? Qui parle comme ça ?

Ne sachant pas bien quoi répondre, elle hausse les épaules en marmonnant “Pas grave”, avant de vérifier le temps restant avant l’arrivée du prochain métro.

Cinq minutes.

L’homme lui sourit. Ses dents sont très blanches.

— Je ne veux pas vous ennuyer, je vous le promets. J’ai simplement une question à vous poser, si vous me le permettez.

Mal à l'aise, Ellie hésite. Il n’a pas l’air menaçant mais il est beaucoup plus grand qu’elle et bien trop proche à son goût. Elle recule d’un pas et acquiesce. Le sourire de l’inconnu s’élargit, faisant presque disparaitre ses lèvres fines.

— Êtes-vous heureuse ?

— Quoi ? Je ne vois pas en quoi ça vous regarde.

Elle s’attendait plutôt à ce qu’il lui demande un renseignement ou un ticket de métro. Une cigarette, à la limite.

— En fait, mademoiselle, je suis écrivain. Un métier qui paye mal, comme vous pouvez le constater.

D’un geste, il désigne le banc sur lequel il était allongé à l’arrivée d’Ellie. Sous les sièges, elle remarque un sac de course, une couverture et quelques déchets. Il enchaîne :

— Les inconnus sont une source inépuisable d’inspiration pour moi. Voulez-vous bien m’inspirer ?

Il la scrute profondément, attendant sa réponse. Ellie essaie de réfléchir, mais elle est distraite. Dans un jeu vidéo, cet homme étrange ferait un parfait PNJ, un personnage non jouable, prévu dans le scénario pour déclencher une nouvelle quête. Elle se demande quel genre de récompense elle pourrait obtenir, si elle répondait correctement à sa question. Amusée par cette pensée, elle s’exclame :

— Ecoutez, oui, je crois bien que je suis heureuse !

— Voulez-vous bien me dire pourquoi ?

— Je vais enfin changer de vie et réaliser un de mes rêves. C’est excitant.

— Et si vous aviez le pouvoir de changer n’importe quoi dans votre vie, que feriez-vous ?

— Je serais un garçon. 

Le sourire de l’homme continue à s’étirer. Ellie a répondu sans hésitation.

— Tiens donc. Pourquoi ?

— Tout est tellement plus simple quand on est un garçon. C’est pénible d’être une fille. J’ai l’impression de devoir en faire toujours plus, et parfaitement, pour être prise au sérieux. D’être une cible quand je me balade dans la rue ou dans le métro. D’être trop faible pour pouvoir me défendre seule contre les personnes dangereuses ou bizarres… 

Ellie s’interrompt, gênée. Comme d’habitude, elle s’en veut d’avoir trop parlé. Elle ne sait pas trop pourquoi elle s’est livrée comme ça. Elle aurait pu raconter n’importe quoi d’autre, plutôt que la vérité.

Enfin, d’un autre côté, peu importe. Elle ne reverra probablement jamais cet homme PNJ. Elle jette un regard au panneau qui indique en clignotant l’arrivée imminente du métro.

— Merci, mademoiselle, de vous être confiée à moi. Ces précieux instants de conversation seront un très bon point de départ pour mon nouveau roman !

— Tant mieux. J’ai hâte de le lire ! Au revoir.

— A bientôt.

Haussant les épaules face à cette réponse étrange, Ellie se détourne pour observer le métro, perdue dans ses pensées. L’homme doit être un peu fou. C’est sûrement ce qui l’a poussée à se livrer, folie contre folie.

Elle ajuste ses écouteurs, remonte ses lunettes sur son nez, puis rallume la musique.

L’homme est immobile à ses côtés. Alors que la première rame approche, la jeune femme lui jette un dernier coup d’œil. Leurs regards se croisent, il lui sourit à nouveau. Puis, dans un geste vif, il la pousse sur les rails.

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